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Photo: © Cameroon-Info.Net
La profonde crise de l’activité politique au Cameroun ainsi que le constat du manque d’un espace adéquat où les Camerounais apprennent à traiter sérieusement du politique ont conduit un groupe de Camerounais qui se définit comme patriotes à créer le Cercle Mont Cameroun (CMC), une société de pensée, qui initie ses élites à la politique.
Parlez-nous du Cercle Mont Cameroun ? Qui êtes-vous ?
Raoul Nkuitchou Nkouatchet: Merci de l’occasion que vous me donnez de présenter le CMC. Le Cercle Mont Cameroun est une association à vocation politique, non partisane ; ce qu’on appelait autrefois une «
société de pensée», et aujourd’hui un think tank. Le Cercle se donne le politique comme objet en soi, au service du pays. Nous n’avons aucun objet concurrent de celui-ci, et aucun intérêt particulier n’est pris en compte dans nos travaux. Le CMC veut être un cadre où les patriotes Camerounais apprennent à traiter sérieusement du politique, c’est-à-dire fournir l’effort intellectuel et spirituel nécessaire pour s’écarter progressivement du rapport folklorique, frivole à cet objet fondamental. D’abord, c’est un lieu où l’on apprend à se poser des questions ; les bonnes. Sur l’organisation sociale et économique du Cameroun, sur notre histoire, sur l’Histoire, la philosophie, la morale, voire la métaphysique. Nous n’avons aucune garantie de trouver les réponses à nos questions. Mais nous sommes convaincus que pour modifier l’état social de notre pays, les hommes et les femmes en charge de la responsabilité publique doivent commencer par se mettre sur le chemin, se modifier eux-mêmes. Cette vérité d’évidence nous a été jusque-là voilée. Et le pays en paye aujourd’hui le prix, et quel prix !
Le Cercle Mont Cameroun est né du constat fait par un groupe d’amis, que l’inflation de l’offre partisane au Cameroun n’a rehaussé ni la qualité ni le rendement de la vie politique nationale. Au contraire, on a assisté depuis le début des années 1990, au recul de l’idéal démocratique chez nous ; on peut même dire que c’est le niveau de la bêtise qui s’est élevé dans le pays durant l’époque. Alors, des hommes qui ont appartenu à des partis politiques, et même pour certains y ont eu quelques responsabilités, ont décidé de tenter une approche radicale du problème. A commencer par la question du rapport des Camerounais au politique.
Le Cercle Mont Cameroun existe depuis combien de temps ?
R
NN : Le CMC est légalisé à la Préfecture de Paris, depuis le début de l’année 2007 ; au titre de la Loi de 1901 sur les associations. Mais notre petite société existe, en réalité, depuis bien plus longtemps. Nous considérons simplement qu’il est temps de l’ouvrir, afin qu’elle donne enfin sa pleine mesure, et libère ce qu’elle a à donner au Cameroun.
A une exception près, les noms des ses membres fondateurs renvoient à une même origine ethnique. Le Cercle Mont Cameroun est-il une association à caractère ethnique ?
RNN: Puisqu’il faut passer par ce décompte médiocre, disons que quatre fondateurs sur six sont des Bamiléké ; un est Bassa et un autre est Sawa. Vous voyez combien le niveau a baissé ! Je confesse que mes amis, lorsqu’ils sont Camerounais, sont majoritairement des Bamiléké ; alors même que je n’opère absolument aucune sélection. Ce n’était pas le cas à l’époque de ma jeunesse. Cela met en évidence le fait que la société dont nous sommes issus s’est crispée, qu’elle ne s’est pas encore vraiment différenciée ; elle n’est qu’au début de son brassage, et il nous revient d’accélérer sa transformation.
Avec votre généreuse permission, j’aimerais dire un mot sur cette régression fantastique, qui fait qu’au lieu de voir ce qu’un Camerounais peut apporter, on se demande d’où il vient. Mon sobriquet dans le quartier où je suis né à Douala, à Nkololoun-Km5, est
Maître Nyemeck ; ce sont les copains qui me l’ont attribué à l’époque de notre adolescence. C’est grâce au Caïman de Mangamba Adalbert puis, surtout, au Canon des Tommy Nkono et docta Abéga, que je supportais en plein quartier de l’Union de Douala, que j’ai eu accès à la passion ! Je suis heureux de vous dire que ma mère, qui a grandi à Mbanga où elle a rencontré mon père, nous traduisait à la maison les chansons d’Eboa Lottin ; et que j’ai toujours le même frisson, lorsque pour la trois millième fois j’écoute « Diba » de Manu Dibango. Enfin, j’aimerais vous préciser quelque chose qui vaut pour des millions de Camerounais : il y a des membres de ma famille qui sont nés à Akonolinga, à Mbanga, à Edéa, à Eséka, à Yaoundé, à Bangangté, à Nkongsamba, à Kumba, à Bafoussam, et dans bien d’autres bleds du pays. Que veux-je dire ? Que le Cameroun existe, et qu’il faut absolument se foutre de la gueule de ceux qui refusent de le prendre en compte ! Au Cercle Mont Cameroun, nous sommes parfaitement conscients du chemin qui reste à faire, avant que les Camerounais n’acceptent le principe des nations civilisées : la diversité est une ressource formidable, une richesse. Nous sommes sûrs que les Camerounais sont capables du meilleur, pour eux-mêmes et pour l’humanité, et pas que dans le football !
Non, le CMC n’est pas une association à caractère ethnique, je n’en ferais pas partie si c’était le cas. Mes amis non plus. Nous sommes une petite société politique, ouverte à tous ceux qui pensent que le Cameroun garde toutes ses chances de s’envoler vers le développement, à condition de choisir le Progrès. C’est écrit dans notre Manifeste, page 6.
Les membres fondateurs du Cercle Mont Cameroun incluent des chirurgiens-dentistes, des experts comptables, des chefs d’entreprise, des sociologues, des cadres dirigeants. Toutes ces personnalités qui se proposent de refonder le Cameroun sur des bases nouvelles ont-elles fait la preuve chacune à son niveau de responsabilité de cette éthique et de cette intégrité qu’ils proposent pour un Cameroun nouveau ?
RNN : Votre question est tout à fait axiale, elle nous entraîne au cœur du dessein du CMC. Avez-vous remarqué que malgré les ressources humaines extraordinaires dont dispose le Cameroun, le terrain principal de la politique est abandonné à une sorte de jachère, où on ne retrouve que des espèces de demi-portions ? Notre vœu est que des hommes et des femmes de qualité, passionnés de leur pays, en mesure de jouer à la fois leur vie et le destin du Cameroun, s’emparent de la joute politique. Parce que, tendanciellement, des hommes qui sont relativement accomplis dans leur vie, à condition d’avoir un certain niveau de culture, ont de quoi se consacrer à une cause qui les dépasse. Et la cause de la restauration de la chose publique au Cameroun, qui est explicitement la notre au Cercle, requiert quelque élévation. C’est sûr. Pensez-vous que les compagnons de Mandela, les Oliver Tambo, Walter Sisulu, Govan Mbeki et consorts, à l’époque où le destin de l’Afrique du Sud se jouait contre l’Apartheid, étaient nés de la dernière pluie ? Est-ce que les Etats-Unis d’Amérique seraient le pays que l’on connaît, s’il n’y avait eu un jour là-bas, dans la même arène, des compétiteurs de la trempe de Washington, Jefferson, Monroe, Franklin, Paine et consorts ! Nous rêvons de voir les meilleures potentialités de notre pays, se mobiliser pour donner de l’intensité, de la densité à la bataille politique chez nous. Mais nous savons aussi que dans le tohu-bohu où git presque tout le monde, même des hommes valables ont besoin de passer par des lieux où l’on apprend à s’élever au-dessus de la condition moyenne pour exercer utilement des responsabilités publiques.
Le Cercle Mont Cameroun voudrait modestement participer, nous l’espérons aux côtés de beaucoup d’autres clubs et autres cercles, à l’effort long de conscientisation des Camerounais à la centralité du principe politique. Nous appelons nos compatriotes à prendre leur responsabilité sur le Cameroun, pas spécialement à nous rejoindre.
Il faut peut-être que je dise un mot sur cette notion de l’éthique qui semble vous intriguer. Depuis Aristote, on considère qu’un être à qui la notion de conscience morale ne parle pas pourrait difficilement entrer dans une relation politique saine, autrement dit dans une relation de citoyenneté. C’est l’éthique qui s’occupe des questions relatives aux impératifs, aux interdits, et aux conditions de leur acceptation par les individus socialisés, les « animaux politiques ». Autrement dit, c’est en raison de l’éthique que la politique ne se réduit pas au pouvoir, c’est-à-dire à une pure administration de la force. Il ne s’agit donc pas, vous vous en doutez, d’être irréprochable avec sa femme ou avec les impôts ! La politique ne se confond pas avec les Ordres.
Pouvez-vous nous présenter votre projet politique ?
RNN : Vous voulez dire notre vision, notre rêve ? Le Cercle Mont Cameroun n’est pas un parti politique, et n’a pas vocation à le devenir un jour. D’ailleurs toutes les sensibilités peuvent et doivent s’exprimer. Bien entendu, la politique à la petite semaine, ce n’est pas chez nous. Le Cameroun est au sommet de nos préoccupations, le Cameroun seul. C’est pour cela qu’au lieu de parler de projet, nous parlons plutôt de rêve.
Notre rêve, et c’est à cela que nous entendons œuvrer, est que les Camerounais se mêlent activement du processus général de production des décisions et des choix collectifs. C’est la condition sine qua non pour vivre libres, épanouis et prospères dans leur propre pays. Si l’on ne consacre pas un peu à la question de «
qui gouverne, et comment ? », on ne peut trouver ni bonheur ni paix quelque part ! Il faut quand même se rendre compte que, le Cameroun connaît une crise plus terrible que celle qui avait provoqué le soulèvement des Français contre la monarchie à la fin du 18ème siècle, et pourtant l’on n’observe aucune réaction significative chez les élites de notre pays. Si vous jetez un coup d’œil à la longue liste des hommes qui se sont penchés sur la question politique, pour la résoudre, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, en passant par l’Angleterre ou la Chine, vous avez l’impression qu’il s’agit d’une compétition pour le Nobel de l’intelligence ! C’est une fois la question politique réglée, que ces hommes supérieurement dotés retournent souvent à des activités plus rentables pour eux. C’est Platon qui dit ceci, et rien n’a changé depuis son époque : «
Le châtiment de ceux qui refusent de s’occuper des affaires publiques est que les affaires publiques tombent dans les mains de moins vertueux qu’eux. »
Vous dites je vous cite « qu’il n’y a pas de "Lumière" à recevoir », ni de Gnose à assimiler par les membres ». Pourtant, au nom « Cercle Mont Cameroun » est accolé le qualificatif « Société initiatique politique ». N’est-ce pas un paradoxe ?
RNN : C’est vrai que cela peut sembler paradoxal. Pourtant, la notion d’initiation ne doit pas inquiéter. « Société initiatique politique » est associée au nom du cercle, pour affirmer le caractère, l’ambition politique de notre démarche. Il faut se rappeler le contexte : le Cameroun est un pays où depuis longtemps, la politique se manifeste sous son jour le plus dérisoire. Si l’on ne souligne pas, explicitement, quelle est la vocation exclusive du Cercle Mont Cameroun, pourquoi ne songerait-on pas à une association de coureurs qui travaillent à l’ascension du mont Fako ?
Nous estimons que la façon dont les hommes s’organisent pour vivre en collectivité, dans leur propre pays, est quelque chose de suffisamment grave, suffisamment exigeante, en particulier lorsque cette collectivité est aussi jeune que la nôtre, aussi anomique, pour qu’il y ait besoin d’apprendre à prendre la res publica (chose publique) au sérieux. L’idée d’initiation vise à appuyer, à dramatiser la portée de cette expérience sociale irréductible à tout autre, que l’on appelle la politique. Il faut entendre par là un chemin pour s’élever à la dignité de la politique, pour accéder à un rapport exigeant à celle-ci. C’est dans des clubs, des cercles restreints que les hommes peuvent s’adonner à certains types d’activités intellectuelles et spirituelles ; lesquelles progressivement vont se complexifier, jusqu’à déborder sur le reste de la société.
Les membres fondateurs du « Cercle Mont Cameroun – Société initiatique politique » doivent donc nécessairement être des initiés. Mais alors, des initiés dans des écoles initiatiques traditionnelles donc africaines, ou occidentales ? Là est la question, sinon le risque de développer des visions purement occidentales des sociétés africaines n’est pas loin.
RNN : Entendons-nous bien. Le Cercle Mont Cameroun a pour ambition de devenir un cadre, où ses membres apprennent patiemment, méthodiquement, à envisager le politique sous son rapport le plus exigeant, donc le plus rentable pour la collectivité. Nous ne sommes pas des « initiés » ; nous nous instruisons. Ce n’est pas la même chose. C’est ce qui s’est fait au sein de ces nations que l’on appelle « évoluées », où la question politique a été réglée, ces sociétés post-politiques en quelque sorte. C’est là-bas qu’aujourd’hui, nous autres qui nous sommes détournés de cette voie de sagesse, voyons nos politiciens aller prendre leurs instructions.
Pour ce qui est «
de développer des visions purement occidentales des sociétés africaines », permettez-moi de vous dire que l’un des fondateurs du CMC est Chef traditionnel au pays. C’est le plus «
occidentalisé » d’entre nous ; mais vous n’avez pas idée des prodiges qu’il fait à la Chefferie où il a succédé à son père. Je veux dire que l’on peut parfaitement se réclamer de plusieurs cultures, et en tirer le meilleur parti pour son pays.
Votre brochure de présentation n’est pas avare d’une terminologie précise qui rappelle fortement les thématiques de la franc-maçonnerie. On retrouve dans la brochure : « vérité, loyauté, liberté », « la morale au cœur de l’ouvrage politique », « vivre libres et égaux entre semblables », « faire beaucoup, montrer peu », « mettre sur le chemin ses membres », « à l’âge des bâtisseurs, au moment de la fondation puis de la consolidation des constitutions prospères de par le monde, ce sont les citoyens les plus éclairés du pays, c’est-à-dire ceux qui ont consenti à fournir l’effort spécifique de formation spirituelle et intellectuelle, qui ont fourni le pas décisif ». Les membres fondateurs du CMC sont-ils, ont-ils été affiliés à cette organisation ?
RNN : A ma connaissance, il n’y a pas de Franc-maçon au Cercle Mont Cameroun. Cela viendra peut-être. Notre association est ouverte à tous les Camerounais qui en remplissent les conditions d’entrée ; indépendamment de leur affiliation philosophique ou spirituelle. Cela étant, il ne faut pas vous étonner de trouver chez nous des références qui entrent en résonnance avec des principes et des valeurs qui ont été consacrés ailleurs. Les progressistes, ou les libéraux c’est selon, puisent généralement dans un socle idéologique commun à l’universelle condition humaine.
Il nous faut des lieux où l’on débat de l’avenir du pays, à la fois ouverts et sélectifs, dans un contexte où règnent la crispation et le renoncement. D’autant donné que la politesse, la culture et une certaine aisance des membres de la société initiatique, assurent à l’ordre social et politique des vues plutôt progressistes que « révolutionnaires ». Bref l’apport de la société initiatique à la politique, c’est la progressivité, la prudence, la mesure dans l’acceptation des choses, plutôt que leur renversement.
Contact du Cercle Mont Cameroun: C/o COFICORE, 15-17, rue de Sofia / 75018 Paris.
E-mail : Cercle_mont_cameroun@yahoo.fr
De la centralité du principe politique. Manifeste, Paris, Karthala, 24 pages, 10 €.
Disponible en ligne chez Karthala, Amazon, Alapage, etc.